La psychologie
Le biais rétrospectif : « je le savais », et pourquoi c'est faux
C'est le biais qui attaque l'instrument de mesure lui-même. Un graphique relu le soir est d'une clarté insupportable, et cette clarté n'existait pas au moment de décider.
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Qu'est-ce que le biais rétrospectif
Roese et Vohs, dans leur revue de 2012, le décrivent comme le fait de considérer un événement comme plus prévisible une fois qu'il est connu qu'il ne l'était avant de l'être. C'est le sentiment familier d'avoir « toujours su ».
Leur apport le plus utile ici est de distinguer trois composantes, qui peuvent se combiner : une distorsion de la mémoire, une révision de ce qu'on croit être la probabilité objective de l'événement, et une croyance subjective sur sa propre capacité à l'avoir prédit.
Cette distinction n'est pas académique : elle permet de dire précisément ce qu'un journal peut corriger et ce qu'il ne peut pas.
Ce que le journal neutralise, et ce qu'il ne neutralise pas
La distorsion de mémoire est neutralisable. Un motif d'entrée écrit avant l'issue ne se modifie pas. Le souvenir, lui, se modifie sans qu'on s'en aperçoive, et c'est justement ce que le mot distorsion recouvre.
Les deux autres composantes ne le sont pas, ou beaucoup moins. Même en relisant un motif écrit, on peut continuer à penser que l'issue était objectivement probable, et qu'on aurait pu la voir. Le journal met un fait en face du souvenir ; il ne supprime pas le sentiment.
Ce constat est important pour une raison pratique : il empêche de croire qu'un journal suffit. Il rend le récit vérifiable, ce qui est déjà considérable, sans rendre l'auteur lucide.
Comment on l'applique
Le moment le plus trompeur : la relecture du soir
Tout le monde recommande de relire ses séances, et c'est une bonne pratique. Personne ne précise que c'est l'exercice où ce biais s'exerce le plus fort, pour une raison mécanique : au moment de la relecture, vous connaissez la suite.
Un graphique complet ne ressemble en rien à un graphique en formation. La bougie qui « annonçait clairement » le retournement n'était, en direct, qu'une bougie parmi d'autres, dont on ne savait pas encore qu'elle serait la dernière. Le sommet n'était pas un sommet : c'était un prix.
La conséquence est une fausse leçon : « j'aurais dû voir ». Elle est doublement coûteuse. Elle produit un sentiment d'incompétence injustifié, puisqu'on se reproche de n'avoir pas eu une information qui n'existait pas. Et elle oriente le travail vers une amélioration impossible, la détection en direct de ce qui ne se distingue qu'après, au lieu de porter sur ce qui est améliorable : le dimensionnement, la cohérence avec le plan, le coût d'exécution.
Les trois pratiques qui limitent les dégâts
Relire en masquant la suite. Rejouer la séance en avançant bougie par bougie, sans voir ce qui vient, est la seule manière de retrouver l'état d'information réel. C'est fastidieux et c'est la seule méthode qui fonctionne. Toutes les plateformes sérieuses proposent ce mode.
Juger la décision, pas le résultat. Une bonne décision peut perdre, une mauvaise peut gagner. La seule question relisible est : ai-je fait ce que mon plan prévoyait, avec la taille prévue ? Le reste dépend du marché. C'est aussi ce qui protège du gain hors plan, traité danschance ou compétence.
Écrire une prévision datée, de temps en temps. Avant l'ouverture, une phrase sur ce que vous attendez. Relue une semaine plus tard, elle montre l'écart entre ce que vous croyiez savoir et ce qui s'est produit, avec une netteté que la mémoire ne permet pas. L'exercice est humiliant la première fois et cesse de l'être ensuite.
Le cas particulier des séries
Le biais a un effet spécifique sur les séries de pertes. Relue après coup, une série paraît toujours annoncée : on retrouve, au troisième trade, les signes qu'on n'avait pas vus. Cette lecture conduit à conclure qu'on aurait dû s'arrêter.
Or l'article sur les séries de pertesmontre qu'une longue série est statistiquement banale et ne signale rien par elle-même. Le sentiment de l'avoir vue venir est donc une construction, et la décision qu'il inspire, arrêter une méthode, se prend sur du bruit.
Ce que ce biais fait aux autres
Un effet secondaire mérite d'être nommé, parce qu'il abîme les échanges plutôt que les comptes : appliqué au travail d'autrui, le biais rétrospectif rend sévère.
Relire le trade de quelqu'un d'autre en connaissant l'issue donne la même impression d'évidence, sans la connaissance du contexte dans lequel il a été pris. On juge alors une décision sur une information que son auteur n'avait pas, ce qui est injuste et, surtout, inutile : un retour formulé ainsi n'apprend rien à personne. La règle vaut pour soi comme pour les autres, et elle est la même : juger la décision et sa conformité au plan, jamais le résultat.
Ce qu'on en note dans son journal
Une colonne, remplie avant l'issue : le motif d'entrée et le niveau d'invalidation. Une seconde, remplie à la relecture : ce que vous pensez maintenant qu'il aurait fallu faire.
La comparaison des deux colonnes sur plusieurs semaines est le diagnostic. Si la seconde propose systématiquement une décision qui exigeait une information indisponible au moment de la première, votre relecture ne vous apprend rien : elle vous punit. Le dispositif est décrit dansl'article sur le journal.
Points positifs et points négatifs
Ce que cette lecture apporte
- Elle protège l'instrument de mesure. Sans elle, le journal enregistre une reconstruction et non une décision.
- Elle distingue trois composantes, donc elle permet de savoir ce qu'un dispositif peut corriger et ce qu'il ne peut pas.
- Elle redirige le travail vers ce qui est améliorable plutôt que vers une détection impossible.
- Elle désamorce une culpabilité injustifiée, celle de n'avoir pas vu ce qui n'était pas visible.
Ce qu'on lui reproche à raison
- Le journal ne corrige qu'une composante sur trois. Le sentiment subsiste même face à ses propres notes.
- La relecture bougie par bougie est longue, et l'on y renonce exactement les jours où elle serait la plus utile.
- Il peut servir d'excuse. « C'était imprévisible » est parfois vrai et parfois une manière d'éviter l'examen d'une entrée hors plan.
- La littérature citée n'est pas propre au trading. Elle établit le phénomène en général ; nous n'en tirons aucune mesure d'ampleur chez un trader.
- Nous ne publions aucune statistique.
En un paragraphe
Le biais rétrospectif fait paraître un événement plus prévisible une fois connu qu'il ne l'était avant, et il combine trois composantes : une distorsion de mémoire, une révision de la probabilité estimée, et une croyance sur sa propre capacité à avoir prédit. Le journal neutralise la première et pas les deux autres. Son terrain d'élection est la relecture du soir, universellement recommandée et rarement décrite comme le moment où l'on connaît la suite, ce qui produit la fausse leçon « j'aurais dû voir » et détourne le travail de ce qui est réellement améliorable.
Pour aller plus loin
- Le biais de confirmation, qui agit avant, sur la collecte.
- Chance ou compétence, l'attribution que cette reconstruction facilite.
- Traverser une série de pertes, que ce biais fait paraître annoncée.
- L'excès de confiance, l'autre effet d'une lecture flatteuse du passé.
- Tenir un journal, l'instrument que ce biais attaque.
Sources
- Roese N. J., Vohs K. D., « Hindsight Bias », Perspectives on Psychological Science, 2012, vol. 7, nº 5, p. 411-426. Les auteurs passent en revue la recherche existante : le biais survient lorsqu'un événement est jugé plus prévisible une fois connu qu'il ne l'était auparavant, et il combine tout ou partie de trois aspects, une distorsion de la mémoire, des croyances sur la probabilité objective de l'événement, et des croyances subjectives sur sa propre capacité de prédiction. ⚠️ Texte intégral non consulté : seuls les éléments figurant au résumé de l'éditeur sont repris. ⚠️ Travail de psychologie générale, non propre au trading.doi.org
- Le caractère statistiquement banal des longues séries de pertes, qui rend fausse la lecture « on pouvait le voir venir », est établi et sourcé dansl'article correspondant.
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