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La psychologie

Traverser une série de pertes sans changer de méthode

La question n'est pas d'encaisser, elle est de savoir. Une série de pertes est soit un événement ordinaire, soit le signe que quelque chose a changé, et les deux se ressemblent exactement de l'intérieur.

Ce qu'est une série de pertes, et ce qu'elle n'est pas

Une perte isolée est un coût de fonctionnement. Elle est prévue par la méthode, elle est chiffrée à l'avance, et elle ne demande aucune décision. La difficulté commence quand elles s'enchaînent, parce qu'une série pose une question que la perte isolée ne pose pas : est-ce que ma méthode fonctionne encore ?

Cette question a deux réponses possibles et elles imposent des actions opposées. Si la série est ordinaire, la seule bonne réponse est de ne rien changer, et changer détruirait l'avantage. Si la méthode ne fonctionne plus, ne rien changer revient à continuer de payer. De l'intérieur, pendant qu'on la traverse, une série ordinaire et un avantage disparu produisent exactement la même sensation.

Tout l'article tient dans cette ambiguïté, et dans les deux ou trois choses qui permettent de la lever.

Comment savoir si votre série est normale

Le tableau que personne ne vous montre

Commençons par le fait le plus contre-intuitif du sujet. Voici la probabilité d'observer au moins une série de pertes consécutives d'une longueur donnée, sur une centaine de trades, selon le taux de réussite.

Taux de réussite5 pertes d'affilée6 pertes7 pertes8 pertes
40 %98 %87 %69 %49 %
50 %81 %55 %32 %17 %
60 %46 %21 %9 %4 %

Lisez la ligne du milieu. Avec un taux de réussite de 50 %, sur cent trades, une série de six pertes consécutives est plus probable qu'improbable. Avec un taux de 40 %, configuration parfaitement viable si les gains sont plus grands que les pertes, une série de six arrive dans près de neuf cas sur dix.

Cent trades, c'est quelques semaines pour un trader intraday. Autrement dit, la série qui vous fait douter de tout n'est pas un signal, c'est le fonctionnement normal de votre propre méthode, et elle se reproduira.

Ces valeurs sont calculées, pas citées. Elles supposent des trades indépendants et un taux de réussite constant, deux hypothèses fausses en trading : les marchés ont des régimes, et une mauvaise période concentre les pertes plus que le hasard ne le ferait. Il faut donc les lire comme un plancher. La réalité produit des séries au moins aussi longues, jamais moins.

Établir son propre seuil, à froid

Le tableau ci-dessus est général. Le nombre qui vous concerne se calcule sur vos chiffres, et il doit être écrit avant d'en avoir besoin, pour une raison évidente : au milieu d'une série, tout seuil paraît déjà dépassé.

La marche à suivre tient en trois lignes. Relevez votre taux de réussite sur au moins cent trades passés. Repérez dans le tableau la longueur de série qui, à ce taux, reste probable. Écrivez ce nombre dans votreplan sous la forme d'une phrase qui engage : en deçà de tel nombre de pertes consécutives, je ne modifie rien.

Ce seuil n'autorise pas à continuer indéfiniment. Il fait quelque chose de plus modeste et de plus utile : il retire la décision de la zone où elle serait prise sous le coup de la série.

Les quatre vérifications, dans cet ordre

Quand le seuil est franchi, l'erreur est de conclure tout de suite que la méthode est morte. Quatre causes sont plus fréquentes que celle-là, et elles se vérifient en quelques minutes chacune.

Un. Ai-je appliqué ma méthode ? Comptez la proportion de trades hors méthode dans la série. Si elle est supérieure à celle de vos périodes ordinaires, ce n'est pas la méthode qui a cessé de fonctionner, c'est vous qui avez cessé de l'appliquer, ce qui arrive très souvent pendant une série et l'allonge. La colonne « méthode ou hors méthode » dujournal répond seule à cette question.

Deux. Ma taille a-t-elle bougé ? Une taille qui augmente pendant une série transforme une série ordinaire en série coûteuse, sans changer sa longueur. Le problème n'est alors pas la série mais leréflexe de rattrapage.

Trois. Le régime de marché a-t-il changé ? Une méthode de suivi de tendance perd en marché sans direction, et cela ne signifie pas qu'elle est cassée, seulement qu'elle est hors de son terrain. La question à poser n'est pas « ma méthode marche-t-elle » mais « les conditions dans lesquelles elle marche sont-elles présentes ». Ce sont deux diagnostics différents avec deux réponses différentes : attendre, ou changer.

Quatre. Est-ce que je compare des choses comparables ? Un changement d'horaire de trading, d'instrument, de taille, de plateforme, suffit à faire d'une série une série sur autre chose. Beaucoup de « méthodes qui ont cessé de marcher » sont des méthodes appliquées ailleurs.

Ce n'est qu'après ces quatre vérifications, toutes négatives, que la question de l'avantage disparu se pose réellement. Elle se tranche alors sur un nombre de trades bien supérieur à une série, et jamais sur une seule série, aussi longue soit-elle.

Ce qu'il ne faut pas faire pendant

  • Changer de méthode au milieu. C'est la décision qui détruit le plus de comptes viables. Elle garantit qu'aucune méthode n'aura jamais assez de trades pour montrer ce qu'elle vaut, et elle remplace un avantage inconnu par un autre avantage inconnu.
  • Augmenter la taille pour se refaire. L'enchaînement classique, et celui qui élimine en challenge.
  • Réduire la taille sans le décider à l'avance. Réduire est raisonnable si c'est une règle écrite. Réduire par peur produit un effet pervers : vos gagnants deviennent petits pendant que vos perdants restaient normaux, donc la sortie de série ne répare rien.
  • Arrêter de noter. C'est le moment où lejournal a le plus de valeur et où on l'abandonne le plus, parce que consigner des pertes est désagréable.

Pourquoi notre intuition se trompe, et ce que ça change

La croyance dans la loi des petits nombres

Amos Tversky et Daniel Kahneman ont publié en 1971, dans Psychological Bulletin, un article sur les intuitions statistiques. Leur objet n'était pas le grand public : ils ont interrogé des chercheurs en psychologie expérimentés, c'est-à-dire des gens dont le métier consiste à manipuler des échantillons.

Le résultat est resté célèbre. Ces chercheurs manifestaient une croyance persistante dans ce que les auteurs appellent la loi des petits nombres, selon laquelle même de petits échantillons seraient hautement représentatifs de la population dont ils sont tirés. Conséquence directe : ils accordaient trop de crédit aux résultats obtenus sur de petits échantillons et surestimaient largement leur reproductibilité.

La phrase qui ouvre leur propos mérite d'être retenue telle quelle : les erreurs de jugement sur le hasard ne sont pas réservées aux sujets naïfs. Si des chercheurs entraînés lisent un petit échantillon comme s'il décrivait la population, personne ne lira huit trades comme ce qu'ils sont, c'est-à-dire presque rien.

C'est exactement l'erreur que commet un trader en série de pertes. Huit trades perdants forment un échantillon minuscule, et on en tire une conclusion sur la population entière des trades futurs. Le tableau du début de cet article est la mesure de cette erreur : ce que l'intuition classe comme anormal est, en probabilité, banal.

La perte comme coût, et pourquoi la formule n'est pas creuse

On répète qu'il faut accepter la perte comme un coût de fonctionnement. La formule paraît molle tant qu'on ne la relie pas au calcul, et elle devient opérante dès qu'on le fait.

Un coût de fonctionnement a trois propriétés : il est prévu, il est chiffré, et il ne déclenche pas de décision quand il survient. Une perte qui répond aux trois est acceptée, quel que soit ce qu'on ressent. Une perte qui échoue sur l'un des trois ne l'est pas, même si on se répète qu'on l'accepte. Le test est donc simple et ne demande aucune introspection : cette perte figurait-elle dans mes prévisions, en nombre et en montant, avant qu'elle n'arrive ?

C'est ce que le tableau apporte. Il transforme « je vais peut-être enchaîner des pertes » en « six d'affilée arriveront, probablement plusieurs fois par an ». Un événement attendu ne déclenche pas la même réponse qu'un événement subi, et c'est tout ce qu'on demande ici.

Ce que ça change en challenge

Le lien est arithmétique et il vaut la peine d'être fait une fois. Si une série de six pertes est probable sur quelques semaines, alors votre taille de position doit être telle que six pertes consécutives ne vous éliminent pas. Ce n'est pas une recommandation de prudence, c'est une contrainte que le tableau impose.

Beaucoup de comptes sont dimensionnés pour survivre à trois pertes. Ils sont dimensionnés pour être éliminés, et ils le seront par une série que leur propre méthode produit normalement. Le calcul de marge correspondant est dansla page sur l'échec d'un challenge.

Les limites

  • Le modèle est plus simple que la réalité. Indépendance et taux constant sont des hypothèses commodes et fausses. Les valeurs données sont un plancher.
  • Le travail de Tversky et Kahneman porte sur des intuitions statistiques, pas sur des traders. Ce qui se transpose est le biais de lecture des petits échantillons, pas une conclusion sur le trading.
  • Rien ici ne dit qu'il ne faut jamais changer de méthode. Il y a des avantages qui disparaissent. Ce qui est affirmé est plus étroit : une série, même longue, n'est pas la preuve qu'on en est là, et ce n'est pas au milieu d'une série qu'on peut en juger.
  • Aucun chiffre de notre journal n'est publié, ni distribution de séries, ni taux de réussite agrégé.

Pour aller plus loin

Sources

  • Tversky A., Kahneman D., « Belief in the law of small numbers »,Psychological Bulletin, 1971, vol. 76, nº 2, p. 105-110. Les erreurs de jugement sur le hasard ne sont pas réservées aux sujets naïfs : des chercheurs expérimentés manifestent une croyance persistante selon laquelle même de petits échantillons seraient hautement représentatifs de leur population, ce qui les conduit à accorder trop de crédit aux petits échantillons et à surestimer largement la reproductibilité de leurs résultats.doi.org
  • Les probabilités de série ont été calculées pour cet article par récurrence exacte sur la longueur de la série en cours, sous hypothèse d'indépendance et de taux de réussite constant. Le calcul a été contrôlé sur deux valeurs connues analytiquement : dix pertes consécutives sur dix trades à 50 % de réussite, attendues à 1/1024 soit 0,098 %, et une perte sur un trade, attendue à 50 %. Aucune source tierce n'est invoquée : quiconque refait le calcul retrouve ces valeurs.

Le trading comporte un risque de perte en capital. Ce contenu est pédagogique et ne constitue ni un conseil en investissement, ni une recommandation personnalisée. Les performances passées ne préjugent pas des performances futures. Trader 360 n'est pas un service de signaux et ne promet aucun résultat.Une question sur cet article ?