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La psychologie

Le revenge trading : pourquoi on reprend tout de suite après une perte

Ce n'est pas un défaut de caractère, c'est un effet documenté : après une perte, les issues qui offrent une chance de revenir à l'équilibre deviennent anormalement attirantes. Le savoir change la manière de s'en protéger.

Qu'est-ce que le revenge trading

Le revenge trading désigne la reprise immédiate d'une position après une perte, dans le but de la récupérer. Le trade n'est pas pris parce que le marché offre quelque chose, il est pris parce qu'un compteur est passé dans le rouge.

La forme la plus reconnaissable enchaîne trois choses dans les minutes qui suivent un stop touché : une entrée sans raison écrite, une taille supérieure à l'ordinaire, et un objectif fixé non pas sur un niveau du marché mais sur le montant perdu. C'est ce troisième point qui signe le comportement. Quand l'objectif d'un trade est unmontant à retrouver plutôt qu'un prix à atteindre, la décision ne vient plus du marché.

Ce qui le distingue de ses voisins

Trois comportements se ressemblent et n'ont pas la même cause. Lesurtrading multiplie les trades sans qu'une perte soit nécessairement en cause : l'ennui suffit. Lapeur de manquer fait entrer sur un mouvement qu'on regarde partir, et son déclencheur est un gain qu'on n'a pas pris, pas une perte qu'on a subie. Le revenge trading, lui, a toujours une perte derrière lui, et un montant précis en tête.

Comment le reconnaître et l'arrêter

Le test des trois questions, à poser avant l'entrée

Il ne demande pas de lucidité, ce qui est essentiel : la lucidité est justement ce qui manque à ce moment-là. Il demande seulement de lire trois lignes écrites à froid, et il se place là où vous passerez de toute façon, c'est-à-dire juste avant de valider un ordre.

  • Est-ce que je connais le montant que j'ai perdu aujourd'hui, au chiffre près ? Si oui, vous y pensez. Ce n'est pas disqualifiant en soi, mais c'est le premier des trois signaux.
  • Est-ce que ce trade est dans mon plan, avec le même déclencheur que les autres ? Formulé autrement : est-ce que je l'aurais pris ce matin, avant de perdre quoi que ce soit ?
  • Est-ce que ma taille est celle des autres trades de la semaine ?Pas « est-elle raisonnable », qui est une question à laquelle on répond toujours oui, mais « est-elle égale », qui se vérifie.

Deux réponses défavorables sur trois suffisent à s'abstenir. Le seuil est bas volontairement : le coût d'un trade manqué est nul, celui d'un trade de revanche ne l'est pas.

Les dispositifs qui marchent, et pourquoi ils marchent

Une intention ne résiste pas au moment. Un dispositif, si, parce qu'il agit sans vous demander votre avis au mauvais instant.

Le délai obligatoire après un stop touché. Dix minutes sans plateforme, décidées à froid et appliquées sans exception. Ce délai n'a pas pour but de vous calmer, formule vague, mais de faire passer la fenêtre pendant laquelle l'attrait du retour à l'équilibre est le plus fort. Une exception accordée une fois annule la règle : ce n'est pas une question de discipline, c'est qu'une règle avec exception n'est plus consultée, elle est négociée.

La limite de trades par séance, fixée la veille. Elle transforme une décision prise sous pression en une décision déjà prise. C'est un cas particulier d'un mécanisme documenté, laplanification conditionnelle, qui est le sujet d'un autre article de cette rubrique.

Le plancher journalier qui ferme la séance. Pas un avertissement, un arrêt. Il est décrit dansla page sur l'échec d'un challenge, parce que c'est la même borne qui protège des deux côtés.

La taille verrouillée. Si votre plateforme permet de figer une taille par défaut, faites-le. L'augmentation de taille est le seul des trois signaux qui soit entièrement sous votre contrôle technique.

La mesure, parce que le souvenir ment

Ajoutez une colonne à votrejournal : le temps écoulé depuis la sortie précédente. Une seule colonne, un seul chiffre en minutes.

Au bout de quelques semaines, triez vos trades par cette colonne et comparez le résultat moyen des trades pris dans les cinq minutes suivant une perte à celui de tous les autres. C'est la seule manière de savoir ce que ce comportement vous coûtechez vous, et le chiffre obtenu a un pouvoir de conviction qu'aucun article n'aura. Si l'écart est nul, vous n'avez pas ce problème et vous pouvez retirer la colonne.

La fausse solution : s'interdire de perdre

La correction spontanée consiste souvent à serrer les stops pour que les pertes soient plus petites, donc moins provocantes. Elle échoue pour une raison mécanique : des stops plus serrés sont touchés plus souvent, donc le déclencheur se présente plus fréquemment. On a réduit l'intensité du signal et multiplié ses occurrences.

La correction utile ne porte pas sur la taille de la perte mais sur ce qui a le droit de se passer après elle.

Pourquoi ce comportement existe, et ce que ça change de le savoir

L'effet de seuil de rentabilité

Richard Thaler et Eric Johnson ont publié en 1990, dans Management Science, une étude sur l'effet des résultats passés sur les choix risqués. Ils partent d'une observation simple : la théorie normative demande au décideur de ne considérer que les conséquences marginales d'un choix, et les décideurs réels sont influencés par ce qui s'est passé avant.

Leurs expériences, menées avec de l'argent réel, établissent deux effets. Le premier est l'effet dit d'argent du casino : en présence d'un gain antérieur, la prise de risque augmente. Le second nous concerne directement, c'estl'effet de seuil de rentabilité : en présence de pertes antérieures, les issues qui offrent une chance de revenir à l'équilibre sont particulièrement attirantes.

Voilà le mécanisme, formulé par les auteurs eux-mêmes. Ce n'est pas que la perte rende imprudent en général, c'est qu'une catégorie très précise d'issues, celles qui permettent d'effacer exactement ce qui a été perdu, prend une valeur qu'elle n'a pas le reste du temps. Cela explique un détail que l'explication par la colère n'explique pas : pourquoi l'objectif du trade de revanche est si souvent le montant perdu, ni plus ni moins.

Une précision qui contredit l'intuition

Un second travail complique utilement le tableau, et il vaut mieux le connaître que s'en tenir à une version simple qui serait fausse.

Alex Imas a montré en 2016, dans l'American Economic Review, que les résultats apparemment contradictoires de cette littérature, certains trouvant une prise de risque accrue après une perte et d'autres l'inverse, s'expliquent par une distinction : celle entre une perte réalisée et une perte restéesur le papier. Après une perte réalisée, les individus évitent le risque. Si la perte n'a pas été réalisée, ils poursuivent leurs pertes et prennent davantage de risque.

Appliqué au trading, cela déplace la zone de danger. Le moment le plus exposé n'est pas celui qui suit un stop touché, où la perte est actée, mais celui pendant lequel la position perdante est encore ouverte : c'est là que se prennent les décisions d'ajouter, d'écarter le stop, de doubler. Le revenge trading après clôture existe, et l'effet de seuil de rentabilité l'explique ; mais la forme la plus coûteuse se joue avant la clôture, et elle relève dubiais de disposition.

Imas relève d'ailleurs un point qui vise directement notre situation : laisser aux individus la liberté de choisir quand réaliser leurs pertes peut conduire à des gains moindres, dans les environnements où poursuivre ses pertes réduit le rendement espéré. Un stop automatique retire précisément cette liberté.

Ce que ça change concrètement

Trois conséquences, et aucune n'est morale.

Le comportement est prévisible, donc planifiable. Un effet documenté en laboratoire sur des sujets ordinaires n'est pas une faiblesse personnelle. On ne se corrige pas d'un effet par la volonté, on l'anticipe par un dispositif, et c'est pourquoi la section précédente parle de délais et de verrous plutôt que de résolutions.

Le déclencheur est le montant, donc il faut masquer le montant. Si l'attrait porte sur les issues qui ramènent à l'équilibre, alors savoir précisément où est l'équilibre est ce qui alimente le comportement. Masquer le résultat cumulé du jour pendant la séance retire au mécanisme son point de repère.

En challenge, c'est la voie la plus rapide vers la limite journalière.Une perte ordinaire suivie de deux trades de revanche de taille double produit, en moins d'une heure, l'équivalent de cinq pertes ordinaires. Aucune lecture de marché n'est en cause.

Les limites de ce qu'on peut affirmer

  • Ces travaux ne portent pas sur des traders de futures. Thaler et Johnson travaillent en expérience, Imas sur des données existantes et deux expériences. Le mécanisme est établi, pas son amplitude chez vous.
  • Aucun chiffre n'est transposable. Nous ne donnons aucun coût moyen du revenge trading, parce qu'aucune source ne l'établit pour ce public.
  • Supprimer ce comportement ne rend pas rentable. Cela retire un coût identifié, ce qui est différent.
  • Nous ne publions rien de notre propre journal sur ce sujet. La colonne « temps depuis la sortie précédente » rendrait un agrégat calculable ; il ne sortira pas sans effectif suffisant ni validation.

Pour aller plus loin

Sources

  • Thaler R. H., Johnson E. J., « Gambling with the House Money and Trying to Break Even: The Effects of Prior Outcomes on Risky Choice », Management Science, 1990, vol. 36, nº 6, p. 643-660. Expériences avec de l'argent réel établissant l'effet d'argent du casino et l'effet de seuil de rentabilité, ce dernier étant décrit par les auteurs comme l'attrait particulier, en présence de pertes antérieures, des issues offrant une chance de revenir à l'équilibre.doi.org
  • Imas A., « The Realization Effect: Risk-Taking After Realized Versus Paper Losses »,American Economic Review, 2016, vol. 106, nº 8, p. 2086-2109. Après une perte réalisée, les individus évitent le risque ; après une perte restée sur le papier, ils poursuivent leurs pertes et prennent davantage de risque. Les auteurs montrent aussi que la liberté de choisir le moment de réaliser ses pertes peut réduire les gains là où la poursuite des pertes diminue le rendement espéré.doi.org

Le trading comporte un risque de perte en capital. Ce contenu est pédagogique et ne constitue ni un conseil en investissement, ni une recommandation personnalisée. Les performances passées ne préjugent pas des performances futures. Trader 360 n'est pas un service de signaux et ne promet aucun résultat.Une question sur cet article ?