La psychologie
Le surtrading : quand on trade pour être occupé
C'est le seul comportement de cette rubrique dont le coût a été mesuré directement, à grande échelle, sur des comptes réels. Le résultat est sans ambiguïté et il va contre l'intuition du débutant.
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Ce qu'est le surtrading
Le surtrading consiste à prendre davantage de positions que la méthode n'en justifie. La définition tient en une phrase, mais elle contient un piège : elle ne désigne pas un nombre absolu de trades. Quinze trades par jour peuvent être le fonctionnement normal d'une méthode, et trois trades par jour peuvent être du surtrading si la méthode n'en produisait qu'un.
La mesure pertinente est donc un écart, jamais un total : le nombre de trades pris moins le nombre de trades que la méthode désignait. Tout ce qui dépasse est du surtrading, quelle que soit la valeur de départ.
Les trois moteurs, qui appellent trois réponses différentes
L'ennui. Le plus fréquent et le moins avoué. On est devant l'écran, il ne se passe rien, et l'inaction devient inconfortable. Le trade sert à occuper le temps.
Le rattrapage. On multiplie les tentatives pour effacer une perte. Ce moteur a son article, le revenge trading, et il se traite autrement.
La surconfiance. Après une série gagnante, on élargit ses critères sans s'en rendre compte, et des configurations qu'on aurait refusées la semaine précédente deviennent acceptables. C'est le moteur le plus dangereux parce qu'il survient au moment où l'on se sent le plus compétent, et c'est celui que la recherche documente le mieux.
Comment le reconnaître et le borner
Mesurer l'écart, pas le total
Une colonne suffit dans lejournal, et c'est la colonne « méthode ou hors méthode » qui existe déjà. Comptez chaque semaine la proportion de trades hors méthode. C'est votre taux de surtrading, il se suit dans le temps, et il n'a pas besoin d'être comparé à celui de quelqu'un d'autre.
Une seconde mesure, plus révélatrice encore, demande une colonne de plus : l'heure de chaque trade. Si vos trades hors méthode se concentrent en fin de séance ou dans les heures creuses, le moteur est l'ennui. S'ils suivent une perte, c'est le rattrapage. S'ils suivent une série de gains, c'est la surconfiance. Le même comportement, trois diagnostics, et la distribution horaire les sépare sans qu'on ait à s'interroger.
La limite de trades, et la manière de la fixer
Un plafond journalier est le dispositif le plus simple et le plus efficace, à condition de ne pas le choisir au hasard. Relevez le nombre de trades conformes à votre méthode sur vos trente dernières séances, prenez la valeur haute habituelle, et faites-en votre plafond. Il doit être un peu au-dessus de votre normale, pas au-dessus de vos pires journées.
Écrivez-le sous forme conditionnelle, comme décrit dansl'article sur la discipline : si j'ai pris mon nombre de trades, alors je ferme la plateforme. Pas « je fais attention ». Le plafond doit produire un geste, sinon il ne produit rien.
Traiter l'ennui comme une cause, pas comme une faiblesse
Si le diagnostic horaire désigne l'ennui, le problème n'est pas psychologique, il est organisationnel : vous êtes devant l'écran à un moment où votre méthode n'a rien à faire. Deux corrections, et aucune ne demande de volonté.
Réduire la plage de présence. Si vos trades gagnants se concentrent sur deux heures, la troisième heure ne produit que du surtrading. Sortir de la plage est plus efficace que résister pendant la plage.
Occuper le temps mort par un travail réel. Relire ses trades de la veille, mettre à jour ses niveaux, tenir son journal. L'ennui demande une occupation, pas une interdiction : l'interdire sans le remplacer le fait revenir.
Le garde-fou contre la surconfiance
Celui-ci est différent des autres, parce que le danger arrive après les bonnes périodes et non après les mauvaises. Une règle qui s'applique aux séries gagnantes est contre-intuitive à écrire et c'est précisément pour cela qu'elle doit être écrite à froid.
La forme qui fonctionne est un plafond inchangé : le nombre de trades autorisés ne monte pas parce que la semaine est bonne. Si vous voulez l'augmenter, faites-le entre deux séances, sur la base d'un relevé, jamais pendant.
La fausse correction : se forcer à moins trader sans savoir pourquoi
Diviser son nombre de trades par deux sans distinguer les conformes des autres revient à supprimer autant de bons trades que de mauvais. Le résultat moyen ne s'améliore pas, la frustration augmente, et l'expérience conclut à tort que le plafond ne sert à rien.
Un plafond ne fonctionne que posé sur un écart identifié. C'est la raison pour laquelle la mesure vient avant le dispositif, et non l'inverse.
Ce que la mesure établit
Le coût, chiffré sur des comptes réels
C'est le point où ce sujet se distingue de tous les autres de cette rubrique : son coût a été mesuré directement, sur une large population, avec des données de comptes et non des déclarations.
Brad Barber et Terrance Odean ont étudié 66 465 foyers détenant un compte chez un grand courtier à escompte entre 1991 et 1996. Leur résultat central tient en deux nombres : les foyers qui échangent le plus obtiennent un rendement annuel de 11,4 %, quand le marché rapporte 17,9 % sur la même période. Le foyer moyen obtient 16,4 % et fait tourner 75 % de son portefeuille par an.
L'écart entre les plus actifs et le marché n'est donc pas un petit défaut de rendement. Les auteurs résument leur propos en une phrase devenue le titre de l'article : trader est dangereux pour votre patrimoine. Et ils désignent une explication, la surconfiance, qui rend compte à la fois du volume d'échanges élevé et de la mauvaise performance qui en résulte.
La démonstration qui isole le mécanisme
Un second travail des mêmes auteurs, publié en 2001, teste cette explication de manière plus directe, et sa construction mérite d'être comprise parce qu'elle est astucieuse.
Les modèles théoriques de marchés fondés sur l'hypothèse que certains investisseurs sont surconfiants produisent une prédiction centrale : les surconfiants échangent trop. Pour la tester, il fallait une variable qui distingue les individus selon leur surconfiance sans dépendre de ce qu'ils déclarent. Les auteurs en ont retenu une, dont la recherche en psychologie avait établi le lien avec la surconfiance, et ont partagé leur échantillon dessus. Sur plus de 35 000 foyers observés de février 1991 à janvier 1997, le groupe prédit comme le plus surconfiant échange 45 % de plus que l'autre et obtient un rendement net ajusté du risque inférieur de 1,4 point par an.
Ce qui compte ici n'est pas la variable de partage, qui ne nous concerne pas, c'est l'enchaînement démontré : plus de surconfiance, donc plus d'échanges, donc moins de rendement. Le surtrading n'est pas une mauvaise habitude isolée, c'est le symptôme observable d'une erreur d'estimation de sa propre compétence.
Ce que ça change de le savoir
Trois conséquences directes, et la troisième est celle qui compte le plus en challenge.
L'activité n'est pas du travail. L'intuition du débutant est qu'un trader sérieux est un trader occupé. La mesure dit l'inverse : dans la population étudiée, le groupe le plus actif est celui qui obtient le moins. Rester devant l'écran sans rien faire est une partie du métier, pas un échec.
Le moment de vigilance n'est pas celui qu'on croit. Puisque le moteur documenté est la surconfiance, la période à surveiller est celle qui suit les succès, pas celle qui suit les pertes. Un plafond de trades sert donc surtout après une bonne semaine.
En challenge, chaque trade consomme de la marge. Le raisonnement est arithmétique et il est décrit dansla page sur l'échec d'un challenge : votre limite journalière s'exprime en nombre de trades perdants. Dix trades au lieu de quatre ne multiplient pas vos chances de réussir, ils divisent par deux et demi le nombre d'erreurs que vous pouvez vous permettre.
Les limites, et elles sont importantes ici
- Ces données portent sur des actions détenues par des particuliers dans les années 1990. Le rendement d'un portefeuille d'actions conservé sur l'année n'a rien à voir avec l'activité d'un trader de futures intraday, dont le métier consiste précisément à ouvrir et fermer souvent. Les chiffres cités ne sont doncpas transposables, et il serait absurde d'en conclure qu'un scalpeur est condamné.
- Ce qui se transpose est la relation, pas le niveau : à méthode donnée, l'activité qui dépasse ce que la méthode désigne dégrade le résultat. C'est l'écart qui est en cause, jamais le nombre absolu.
- La surconfiance n'est pas mesurée directement dans ces travaux, elle est inférée d'une variable de partage. C'est une inférence solide et ce n'est pas une mesure.
- Aucun chiffre de notre journal n'est publié, ni nombre moyen de trades, ni taux de trades hors méthode.
Pour aller plus loin
- Le revenge trading, l'un des trois moteurs, qui a sa propre réponse.
- La peur de manquer, où l'on retrouve les mêmes auteurs sur l'attention.
- La discipline, pour écrire le plafond sous une forme qui tient.
- Le perfectionnisme, le défaut symétrique.
- Pourquoi on échoue un challenge, pour la marge que chaque trade consomme.
Sources
- Barber B. M., Odean T., « Trading Is Hazardous to Your Wealth: The Common Stock Investment Performance of Individual Investors », The Journal of Finance, 2000, vol. 55, nº 2, p. 773-806. Sur 66 465 foyers détenant un compte chez un grand courtier à escompte entre 1991 et 1996, ceux qui échangent le plus obtiennent un rendement annuel de 11,4 % quand le marché rapporte 17,9 % ; le foyer moyen obtient 16,4 % et fait tourner 75 % de son portefeuille par an. Les auteurs retiennent la surconfiance comme explication du niveau élevé des échanges et de la performance qui en découle.doi.org
- Barber B. M., Odean T., « Boys Will Be Boys: Gender, Overconfidence, and Common Stock Investment », The Quarterly Journal of Economics, 2001, vol. 116, nº 1, p. 261-292. Test de la prédiction centrale des modèles de surconfiance, sur plus de 35 000 foyers observés de février 1991 à janvier 1997 : le groupe prédit comme le plus surconfiant échange 45 % de plus et obtient un rendement net ajusté du risque inférieur de 1,4 point par an.doi.org
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