Aller au contenu

La psychologie

La peur de manquer : pourquoi elle fait entrer au pire moment

Ce n'est pas l'avidité qui fait entrer tard, c'est l'attention. Un mouvement qui bouge se voit, et ce qui se voit finit par être acheté, alors même que rien ne le justifie.

Ce qu'est la peur de manquer, en trading

Elle désigne l'entrée prise sur un mouvement déjà engagé, au motif qu'il part sans vous. Le trade n'est pas déclenché par un signal, il est déclenché par le spectacle du prix qui s'éloigne.

Elle se reconnaît à une phrase intérieure très reconnaissable, qui contient toujours une comparaison avec une situation où l'on serait déjà entré : « si j'avais pris il y a dix minutes ». Cette phrase ne décrit pas le marché tel qu'il est, elle décrit un regret, et le trade qui suit sert à annuler le regret plutôt qu'à exploiter quoi que ce soit.

Sa vraie particularité : elle place le stop au pire endroit

Le coût de ce comportement n'est pas moral, il est géométrique, et c'est ce qui le rend différent des autres biais de cette rubrique.

Un mouvement a un point de départ. Tant qu'on entre près de ce point, le niveau qui invalide l'idée est proche, donc le stop est petit et le rapport entre le gain visé et le risque pris est favorable. Chaque minute d'attente éloigne le prix de ce point sans éloigner le niveau d'invalidation, qui lui ne bouge pas. Entrer tard, c'est donc mécaniquement accepter un stop plus large pour un objectif restant plus court.

Le trader qui entre tard a deux issues, et elles sont mauvaises toutes les deux : soit il place le stop au bon endroit, qui est désormais loin, et il risque beaucoup pour peu ; soit il place un stop serré sous son prix d'entrée, qui ne correspond à rien dans la structure du marché, et il sera sorti par le premier repli. C'est ce second cas qui produit la sensation d'être « chassé » du marché, alors que c'est le point d'entrée qui était mal choisi.

Comment s'en protéger

La règle de distance parcourue, à calibrer sur ses chiffres

C'est le garde-fou le plus efficace et il ne demande aucune maîtrise de soi, seulement un nombre. Il consiste à refuser toute entrée au-delà d'une certaine distance depuis le point de départ du mouvement.

Pour le calibrer : dans votrejournal, notez pour chaque trade la distance entre votre entrée et le niveau qui invalidait l'idée. Au bout de quelques dizaines de trades, comparez le résultat moyen des entrées proches et des entrées éloignées. Le seuil au-delà duquel votre résultat moyen devient négatif est votre limite, et elle n'est pas la même que celle de votre voisin.

Écrivez-la ensuite sous la forme conditionnelle décrite dansl'article sur la discipline : si le mouvement a parcouru plus de tant de points depuis son départ, alors je ne prends pas. Un déclencheur chiffré se lit à l'écran ; « ne pas entrer trop tard » demande un jugement, et le jugement est exactement ce qui manque à ce moment-là.

Préparer le deuxième train avant d'avoir raté le premier

La peur de manquer repose sur une prémisse rarement examinée : que c'est la dernière occasion. Elle ne l'est presque jamais. Un mouvement qui dure offre en général des points d'entrée ultérieurs, sur repli ou sur consolidation, et ces points ont l'avantage d'avoir un niveau d'invalidation proche.

Le geste utile se fait pendant que vous regardez le mouvement partir, et il consiste à écrire le prix auquel vous accepteriez d'entrer, avec son stop. Vous transformez une pulsion en ordre en attente. Si le prix y revient, vous entrez dans de bonnes conditions ; s'il n'y revient pas, vous avez manqué un trade, ce qui ne coûte rien. Dans les deux cas, vous avez cessé de regarder.

Réduire l'exposition à ce qui attire l'attention

La section suivante montre que le mécanisme est un mécanisme d'attention. Il s'ensuit que la première protection est de réduire ce qui capte l'attention, et cela se règle dans l'outil plutôt que dans la tête.

  • Fermer les listes de plus fortes variations. Elles sont construites pour désigner ce qui bouge le plus, c'est-à-dire exactement ce que ce biais vous fera acheter.
  • Couper les alertes de variation, qui déclenchent sur l'amplitude et non sur votre méthode. Ne gardez que des alertes de prix placées à des niveaux que vous avez choisis à froid.
  • S'éloigner des flux en direct pendant la séance. Un fil de messages montrant des positions gagnantes est un générateur de comparaison, et la comparaison est le carburant de ce comportement.
  • Travailler une liste fermée d'instruments, écrite la veille. Si l'instrument n'est pas sur la liste, la question de l'entrée ne se pose pas.

Le cas particulier de l'ouverture de séance

Le premier quart d'heure est le moment où ce biais produit le plus de dégâts : les mouvements y sont amples, donc visibles, et les repères de séance n'existent pas encore. Une règle d'abstention pendant les premières minutes coûte quelques trades par mois et supprime une catégorie entière d'entrées tardives. Les repères qui rendent l'ouverture lisible sont l'objet del'article sur la lecture d'une séance.

La fausse correction : entrer plus tôt

Celle qui vient spontanément, et qui crée un problème neuf. Pour ne plus entrer tard, on se met à anticiper, donc à entrer avant que la configuration ne soit formée. On remplace des entrées tardives par des entrées prématurées, et le nombre de trades augmente, ce qui est le début dusurtrading.

La correction utile ne déplace pas le moment de l'entrée, elle ajoute une condition d'abstention.

Pourquoi ce biais existe, et ce que ça change

Le problème de recherche, et son asymétrie

Brad Barber et Terrance Odean ont testé et confirmé, sur des données de comptes réels, une hypothèse qui éclaire tout le sujet : les investisseurs particuliers sontacheteurs nets des titres qui attirent l'attention, c'est-à-dire ceux dont on parle, ceux dont le volume échangé est anormalement élevé, et ceux qui affichent des variations extrêmes sur une journée.

Leur explication est mécanique et c'est ce qui la rend précieuse. L'achat suppose de choisir parmi des milliers de titres possibles, ce qui est un problème de recherche considérable. La vente ne pose pas ce problème, puisque l'on vend en général ce que l'on possède déjà, soit quelques lignes. L'attention détermine donc l'ensemble des possibilités à l'achat, et les préférences ne choisissent qu'ensuite, à l'intérieur de cet ensemble déjà réduit par ce qui s'est fait remarquer.

Formulé autrement : vous n'achetez pas ce qui est bon, vous achetez ce que vous avez vu, et ce que vous voyez a été sélectionné par le fait que cela bougeait. Ce n'est pas une faiblesse de caractère, c'est la conséquence d'une asymétrie entre deux décisions qui n'ont pas la même difficulté.

Ce que cela implique pour un trader de futures

Une nuance s'impose, et il serait malhonnête de la taire. Ce travail porte sur des actions, où le problème de recherche est massif. Un trader de futures qui suit un ou deux contrats n'a pas ce problème de sélection : son ensemble de possibilités est déjà fermé.

L'asymétrie se déplace alors du quoi vers le quand. L'ensemble des moments possibles pour entrer est vaste, et c'est le mouvement visible qui le réduit, exactement comme la variation extrême réduisait l'ensemble des titres. Le mécanisme est le même, son objet a changé. C'est une transposition raisonnable, et ce n'est pas un résultat mesuré : personne n'a montré cela sur des contrats à terme intraday.

Le décalage entre ce que vous ressentez et ce qui se passe

Une conséquence pratique se déduit directement. Si le déclencheur est la visibilité, alors votre sentiment d'urgence est un indicateur de la visibilité du mouvement, pas de sa qualité. Les deux ne sont pas corrélés, et ils sont même susceptibles de varier en sens inverse : au moment où un mouvement devient spectaculaire, une partie du chemin est déjà faite.

D'où une règle de lecture que l'on peut appliquer immédiatement : l'intensité de l'envie d'entrer ne dit rien de la qualité du trade, elle dit seulement que le mouvement est visible. Un bon trade est souvent inconfortable et peu spectaculaire, parce qu'il se prend près du point de départ, quand rien n'est encore confirmé.

Les limites

  • Barber et Odean travaillent sur des actions, avec des données de courtiers, pas sur des futures intraday. Le mécanisme se transpose, les chiffres non.
  • La psychologie de la peur de manquer comme trait de personnalité existe, surtout dans les travaux sur les réseaux sociaux. Nous ne nous en servons pas ici : elle mesure une disposition chez des utilisateurs de réseaux, pas un comportement d'achat sur un marché, et le lien entre les deux n'est pas établi.
  • Aucun chiffre de coût n'est avancé. Nous ne savons pas ce que ce comportement coûte en moyenne à un trader de futures, et personne ne le sait.
  • Rien n'est publié de notre journal, y compris la distribution des distances d'entrée, qui serait pourtant calculable.

Pour aller plus loin

Sources

  • Barber B. M., Odean T., « All That Glitters: The Effect of Attention and News on the Buying Behavior of Individual and Institutional Investors », Review of Financial Studies, 2008, vol. 21, nº 2, p. 785-818. Les particuliers sont acheteurs nets des titres qui attirent l'attention : titres dont on parle, volumes anormalement élevés, variations extrêmes sur une journée. Les auteurs attribuent cet achat guidé par l'attention à la difficulté de chercher parmi des milliers de titres, difficulté qui n'existe pas à la vente puisque l'on vend ce que l'on possède déjà ; l'attention détermine donc l'ensemble des choix, et les préférences n'interviennent qu'ensuite.doi.org

Le trading comporte un risque de perte en capital. Ce contenu est pédagogique et ne constitue ni un conseil en investissement, ni une recommandation personnalisée. Les performances passées ne préjugent pas des performances futures. Trader 360 n'est pas un service de signaux et ne promet aucun résultat.Une question sur cet article ?