La psychologie
Reprendre après une grosse perte
L'intuition dit qu'une grosse perte rend imprudent. La mesure dit le contraire dès que la perte est actée : elle rend trop prudent, et c'est ce qui empêche de revenir.
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De quoi on parle, et de quoi on ne parle pas
Une grosse perte, ici, désigne une perte qui dépasse nettement ce que votre méthode prévoyait : une journée qui efface plusieurs semaines, un compte de challenge éliminé, une position tenue trop longtemps. Le point commun de ces situations est qu'elles sont actées : il n'y a plus de position ouverte, plus rien à espérer, le résultat est inscrit.
Cet article traite de ce qui se passe après, c'est-à-dire des jours et des semaines suivants. Ce qui se passe dans l'heure qui suit, et qui est un comportement différent, est traité dansl'article sur le revenge trading. La frontière entre les deux n'est pas un arrangement de rédaction : la recherche montre que ce sont deux réactions opposées, déclenchées par deux situations différentes.
Les deux manières de rater le retour
La reprise immédiate à l'identique. Racheter un challenge le lendemain, avec la même taille et la même méthode, en concluant à la malchance. Rien n'a été examiné, donc rien n'a changé, et la même cause reproduira le même effet.
La paralysie. Moins visible et plus fréquente. On revient, mais on ne prend plus les trades prévus, on sort trop tôt, on divise sa taille par cinq. La méthode est formellement appliquée et ne peut plus rien produire. C'est la réaction que la section suivante montre être la réaction attendue, ce qui est utile à savoir avant de se croire découragé.
Comment revenir
Un. Séparer l'examen de la reprise
Ce sont deux tâches distinctes et les mélanger les rate toutes les deux. L'examen se fait sans position ouverte et sans plateforme allumée, dans les jours qui suivent. La reprise se fait après, et pas avant que l'examen ne soit terminé.
L'examen tient en trois questions écrites, pas pensées :
- La perte était-elle prévue par ma méthode, en nature ? Autrement dit : ce scénario figurait-il dans ce que j'acceptais de perdre ? Une perte conforme et une perte due à une règle enfreinte n'appellent pas le même correctif.
- Quelle règle, précisément, a été enfreinte ? Une seule, la plus coûteuse. Le journal répond si les colonnes existent, et personne ne répond honnêtement de mémoire.
- Est-ce que je traverse une série normale ? Question de calcul, traitée dans l'article sur les séries de pertes. Une grosse perte au milieu d'une série ordinaire n'a pas la même signification qu'une grosse perte isolée.
Une seule modification sort de cet examen. Une seule. Trois modifications simultanées rendent impossible de savoir laquelle a servi.
Deux. Rentrer par une taille réduite décidée à l'avance
Réduire sa taille au retour est raisonnable, à une condition : que la réduction soitécrite avec sa date de fin. Une taille réduite sans terme devient permanente, et c'est exactement la forme que prend la paralysie.
Le format qui fonctionne ressemble à ceci : taille divisée par deux pendant les vingt prochains trades, puis retour à la taille normale si les règles ont été respectées sur ces vingt trades. Le critère de sortie porte sur l'application des règles, et non sur le résultat obtenu, pour une raison importante : vingt trades ne disent rien d'un résultat, alors qu'ils disent beaucoup d'une conformité.
Trois. Se donner un critère de retour observable
C'est le point que presque personne n'écrit, et c'est celui qui distingue une pause d'un abandon. Avant d'arrêter, écrivez ce qui vous autorisera à reprendre : un nombre de jours, un nombre de trades en simulation, un examen terminé. Sans critère, le retour dépend de l'humeur du moment, donc il arrive soit trop tôt, sous le coup de l'envie de se refaire, soit jamais.
Quatre. Reprendre sur le geste, pas sur le résultat
Les premiers trades du retour doivent être jugés sur leur exécution. Une colonne du journal suffit : règle respectée, oui ou non. Dix trades bien exécutés et perdants constituent un bon retour ; deux trades gagnants pris hors méthode constituent un mauvais retour, et ils préparent la perte suivante.
Cette inversion du critère est inconfortable et elle est la seule qui fonctionne sur un petit nombre de trades, pour la raison arithmétique exposée dansl'article sur les séries : à cette échelle, le résultat est du bruit, la conformité ne l'est pas.
Ce qu'il ne faut pas faire
- Racheter un compte le lendemain. Le coût n'est pas seulement le prix du challenge : c'est de recommencer avant d'avoir identifié la cause, donc de payer pour reproduire.
- Changer de méthode dans la foulée. Voirles séries de pertes : c'est la décision qui détruit le plus de comptes viables, et elle est la plus tentante juste après une grosse perte.
- Augmenter la taille pour rattraper plus vite. La forme la plus coûteuse du rattrapage, étalée sur plusieurs jours au lieu d'une heure.
- Arrêter de noter pendant la pause. C'est précisément ce qui rendrait l'examen possible.
Pourquoi le retour est difficile, et ce que ça change
Le résultat qui renverse l'intuition
Alex Imas a publié en 2016, dans l'American Economic Review, un travail qui résout une contradiction ancienne de la littérature. Comprendre comment les résultats passés modifient l'attitude face au risque est essentiel pour l'étude des choix incertains, et les travaux existants se contredisaient : certains trouvaient que les gens prennent davantage de risque après une perte, d'autres affirmaient l'inverse.
Sa réponse est une distinction, et elle est décisive pour nous. Ces résultats apparemment incompatibles s'expliquent par la réaction différente des individus selon que la perte a été réalisée ou qu'elle est restéesur le papier. Après une perte réalisée, les individusévitent le risque. Si la perte n'a pas été réalisée, ils poursuivent leurs pertes et prennent davantage de risque.
Une grosse perte, au sens de cet article, est une perte actée. C'est donc le premier cas, et la prédiction est l'aversion au risque, pas l'imprudence. La paralysie dont nous parlions plus haut n'est pas un manque de courage, c'est la réaction documentée à la situation dans laquelle vous vous trouvez.
Ce que cela autorise à conclure
Trois conséquences pratiques découlent directement de cette distinction, et elles ne sont pas intuitives.
Vous n'êtes pas en danger de refaire la même chose tout de suite.Contrairement à ce qu'on redoute après une grosse perte, le risque immédiat n'est pas la récidive imprudente, c'est le retrait. Il faut donc se protéger du retrait autant que de la précipitation, et c'est pour cela que la taille réduite doit avoir une date de fin.
Le danger véritable était avant. Puisque la poursuite des pertes accompagne les pertes non réalisées, la décision qui a produit la grosse perte s'est jouée pendant que la position était ouverte. L'examen doit donc porter sur ce moment, pas sur la clôture. C'est le domaine dubiais de disposition.
Acter ses pertes est protecteur. Imas relève que laisser aux individus la liberté de choisir quand réaliser leurs pertes peut conduire à des gains moindres, dans les environnements où poursuivre ses pertes réduit le rendement espéré. Un stop qui s'exécute retire cette liberté, et par là supprime l'état dans lequel la poursuite se déclenche. C'est un argument de plus en faveur du stop automatique, et il ne porte pas sur la perte évitée mais sur le comportement évité.
Les limites
- Ce travail n'est pas mené sur des traders de futures. Il s'appuie sur des données existantes et deux expériences. Le mécanisme est établi, son amplitude chez vous ne l'est pas.
- La distinction réalisée contre papier n'est pas un décret sur votre cas. Certaines personnes réagissent à l'inverse. Le journal est le seul moyen de savoir dans quel groupe vous êtes, et la mesure utile est la taille moyenne de vos positions sur les vingt trades qui suivent une grosse perte, comparée à votre ordinaire.
- Aucune durée de pause n'est recommandée ici. Nous n'avons aucune source qui établirait qu'une semaine vaut mieux qu'un jour. Ce qui est défendable, c'est d'écrire un critère, pas d'en fixer la valeur à votre place.
- Rien n'est publié de notre journal sur les reprises après perte importante.
Pour aller plus loin
- Le revenge trading, l'autre versant du même corpus, dans l'heure qui suit.
- Traverser une série de pertes, pour savoir si la perte s'inscrit dans une série normale.
- Le biais de disposition, là où la grosse perte s'est réellement formée.
- La discipline, pour écrire le critère de retour.
- Pourquoi on échoue un challenge, avant de racheter.
Sources
- Imas A., « The Realization Effect: Risk-Taking After Realized Versus Paper Losses »,American Economic Review, 2016, vol. 106, nº 8, p. 2086-2109. Les résultats contradictoires de la littérature sur la prise de risque après une perte s'expliquent par la distinction entre pertes réalisées et pertes restées sur le papier : après une perte réalisée, les individus évitent le risque ; si la perte n'a pas été réalisée, ils poursuivent leurs pertes et prennent davantage de risque. L'auteur montre également que laisser le choix du moment de réalisation peut réduire les gains là où la poursuite des pertes diminue le rendement espéré.doi.org
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