La psychologie
L'excès de confiance après une série de gains
Le moment le plus dangereux d'un parcours n'est pas la série de pertes, qui rend prudent. C'est la série de gains, qui ne rend prudent personne.
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Qu'est-ce que l'excès de confiance
Il ne s'agit pas d'un trait de caractère mais d'une conséquence de la réussite. C'est ce qui le rend intéressant : il n'épargne pas les gens modestes, parce qu'il ne vient pas de leur tempérament mais de ce qu'ils viennent de vivre.
Le mécanisme, tel qu'il a été modélisé
Gervais et Odean en ont proposé en 2001 un modèle devenu classique. Un opérateur ne connaît pas sa propre compétence au départ ; il l'infère de ses succès et de ses échecs. Le modèle introduit un biais dans cet apprentissage : l'opérateur s'attribue trop de mérite pour ses succès, et c'est ce déséquilibre, et non la réussite en elle-même, qui produit l'excès de confiance.
Deux conséquences du modèle méritent d'être retenues, parce qu'elles contredisent l'intuition.
La confiance culmine tôt, pas tard. Le niveau attendu d'excès de confiance augmente dans les premières phases du parcours, puis, avec l'expérience, l'opérateur reconnaît mieux sa propre compétence. Autrement dit, le danger est maximal quand l'échantillon est le plus court, c'est-à-dire quand on a le moins de raisons d'être confiant.
Un marché porteur suffit. Le modèle explique que des rendements passés du marché soient attribués à une habileté personnelle de sélection. Quelqu'un qui gagne parce que tout monte en tire la conclusion qu'il sait faire, et cette conclusion est sincère.
Ce que cela produit concrètement
Une seule variable bouge, et elle bouge sans décision : la taille de position. Elle augmente après une série favorable, souvent de quelques contrats, souvent sans que rien n'ait été décidé ni écrit.
Deux effets secondaires suivent. Le seuil d'entrée s'abaisse, parce qu'on se croit capable de lire des configurations moins nettes. Et les règles écrites deviennent négociables, parce qu'on se sent au-dessus d'elles, ce que traitel'article sur la discipline.
Comment on l'applique
Pourquoi la série de gains est plus dangereuse que la série de pertes
Une série de pertes déclenche une réaction : on réduit, on doute, on relit son plan. Elle fait mal, donc elle avertit. C'est l'objet del'article correspondant, qui montre au passage qu'une longue série est statistiquement banale.
Une série de gains ne déclenche rien, parce qu'elle ne fait pas mal. Elle est vécue comme une confirmation, et une confirmation n'appelle pas d'examen. Elle produit pourtant une prise de risque supérieure, au moment précis où rien ne l'a justifiée autrement que par une suite de résultats dont on ne sait pas encore si elle reflète autre chose que le hasard. C'est exactement la question traitée danschance ou compétence.
Sur un compte de prop firm, l'asymétrie est encore plus coûteuse. Le plancher de perte, décrit dansl'article sur le drawdown maximal, ne s'élargit pas parce que vous êtes confiant. Une taille augmentée réduit mécaniquement le nombre de trades défavorables que le compte tolère, et ce nombre est le seul qui compte pour sa survie.
Les deux garde-fous qui tiennent
Aucun des deux ne repose sur la volonté, ce qui est précisément leur intérêt : la volonté est indisponible au moment où elle serait nécessaire.
La taille ne change pas en cours de série. Une règle écrite d'avance qui interdit toute augmentation de taille avant un nombre de trades fixé, et jamais à chaud. L'augmentation reste possible : elle est seulement décidée au calme, sur un échantillon, dans les termes décrits parl'article sur la taille d'échantillon.
La règle du lendemain de record. Après votre meilleure séance, traiter la suivante à taille réduite, mécaniquement. Ce n'est pas une superstition : c'est l'endroit du parcours où le modèle prédit l'écart maximal entre la confiance et la compétence réelle, donc l'endroit où une réduction coûte le moins et protège le plus.
Le cas du retour après une interruption
Une variante mérite d'être signalée parce qu'elle prend tout le monde de court : le retour après plusieurs semaines sans trader, vacances ou pause volontaire.
Le dernier souvenir disponible est celui des derniers trades, et la mémoire privilégie les plus marquants, qui sont rarement les plus ordinaires. On reprend donc avec une image de son niveau construite sur un échantillon minuscule et sélectionné, c'est-à-dire dans l'état exact que décrit le modèle : peu d'observations, beaucoup de confiance. La parade est la même que pour un début de parcours, et elle tient en une ligne écrite avant de rouvrir la plateforme : reprendre en taille réduite pendant un nombre de séances fixé d'avance.
Ce qu'on en note dans son journal
Deux colonnes, et leur croisement est tout le sujet : la taille de position, et le résultat des trois trades précédents. Après quelques dizaines de trades, regardez si votre taille est plus élevée après trois gains qu'après trois pertes.
Si la réponse est oui, vous ne vous en étiez pas aperçu, personne ne s'en aperçoit, et vous venez de mesurer le phénomène sur vous-même plutôt que de le lire. C'est la seule preuve qui vous concerne, etle journal est le seul endroit où elle peut exister.
Points positifs et points négatifs
Ce que la confiance a pour elle
- Une certaine confiance est nécessaire. Sans elle, aucune position ne se prend, et l'hésitation a son propre coût, traité dansl'article sur le perfectionnisme.
- Le phénomène est modélisé, donc prévisible. Savoir qu'il culmine tôt permet de s'en protéger au bon moment.
- Il se mesure chez soi, avec deux colonnes, sans instrument.
Ce qu'on lui reproche à raison
- Il ne se ressent pas. Contrairement à la peur, il ne produit aucun signal intérieur : on se sent simplement lucide.
- Il frappe au pire moment, quand l'échantillon est court et que le plancher de perte n'a pas bougé.
- Il transforme la chance en preuve, ce qui verrouille l'erreur au lieu de l'ouvrir à l'examen.
- Le travail cité est un modèle théorique, appuyé sur des observations de marchés d'actions. Il décrit un mécanisme plausible et général, pas une mesure faite sur des traders de futures.
- Nous ne publions aucune statistique. Nous n'avons mesuré aucune augmentation de taille après série et n'en avançons aucune.
En un paragraphe
L'excès de confiance n'est pas un trait de caractère mais un produit du succès : l'opérateur s'attribue trop de mérite pour ses réussites, et le modèle prédit que la confiance culmine tôt dans un parcours, quand l'échantillon est le plus court. Ce qui bouge alors est la taille de position, sans décision consciente, au moment précis où le plancher de perte, lui, n'a pas bougé. Les deux parades tiennent en des règles écrites : ne jamais augmenter à chaud, et réduire mécaniquement le lendemain d'un record.
Pour aller plus loin
- Chance ou compétence, la question que cette confiance escamote.
- Le surtrading, effet voisin mesuré entre individus et non dans le temps.
- Traverser une série de pertes, le versant qui, lui, alerte.
- La discipline, pour des règles qui tiennent sans volonté.
- Le biais rétrospectif, qui rend la série passée évidente après coup.
Sources
- Gervais S., Odean T., « Learning to Be Overconfident », The Review of Financial Studies, 2001, vol. 14, nº 1, p. 1-27. Modèle de marché multipériode décrivant comment un opérateur apprend sa propre habileté à partir de ses succès et de ses échecs, et comment un biais dans cet apprentissage produit l'excès de confiance : l'opérateur s'attribue trop de mérite pour ses succès. Le niveau attendu d'excès de confiance augmente dans les premières phases du parcours puis décroît avec l'expérience ; les investisseurs excessivement confiants attribuent à leur habileté des rendements passés du marché. ⚠️ Texte intégral non consulté, la notice de l'éditeur étant payante : seuls les éléments figurant au résumé sont repris, et aucun chiffre n'en est tiré. Modèle établi pour des marchés d'actions.doi.org
- ⚠️ Cet article ne reprend pas les sources del'article sur le surtrading, qui reposent sur des différences mesurées entre individus. Le phénomène décrit ici est une évolution chez un même individu, et la distinction a commandé le choix des sources.
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