La psychologie
Chance ou compétence : comment on s'explique ses propres résultats
Ce n'est pas une question philosophique. C'est un défaut de saisie : si vous notez vos raisons de manière asymétrique, aucune statistique calculée ensuite ne vaudra quoi que ce soit.
Publié le
Qu'est-ce que l'attribution asymétrique
Devant un résultat, chacun cherche une cause. L'asymétrie consiste à ne pas chercher au même endroit selon le signe du résultat : un gain s'explique par ce que j'ai fait, une perte par ce qui s'est passé.
Formulée ainsi, elle paraît grossière et facile à éviter. Elle ne l'est pas, parce qu'elle ne se présente jamais sous cette forme. Elle se présente comme une analyse : « j'ai bien lu le niveau » d'un côté, « une publication est tombée » de l'autre. Les deux phrases peuvent être vraies. Le problème est qu'on ne cherche la seconde que dans un cas.
Pourquoi ce n'est pas seulement gênant, mais destructeur
Parce que cela se produit au moment de la saisie, avant toute statistique.
Un journal dont les trades gagnants portent « bonne lecture » et les perdants « marché imprévisible » ne contient pas des données bruitées : il contient des données faussées de manière systématique et dans un sens connu. On peut y calculer une espérance, comparer des groupes, appliquer les précautions del'article sur la taille d'échantillon : tout cela portera sur un récit, pas sur des faits.
C'est ce qui rend ce biais plus grave que les autres. Les autres coûtent de l'argent. Celui-ci coûte la capacité à apprendre, ce qui est plus cher et se voit plus tard.
Le lien avec la confiance
Ce mécanisme est exactement celui que Gervais et Odean placent au cœur de leur modèle : l'opérateur s'attribue trop de mérite pour ses succès, et c'est de là que naît l'excès de confiance, traité dansl'article correspondant. Les deux pages décrivent donc deux moments d'une même chaîne : ici l'explication qu'on se donne, là-bas le comportement qui en découle.
Comment on l'applique
Ce que la recherche dit de la distinction elle-même
La question « ai-je un avantage ou ai-je eu de la chance » a été étudiée sur des données réelles, et la manière dont elle a été posée est instructive.
Barber, Lee, Liu et Odean ont examiné les opérateurs intrajournaliers taïwanais sur une longue période, en classant chacun selon ses résultats d'une année, puis en observant ce qu'il faisait l'année suivante. C'est la bonne méthode : un avantage réel doit persister, la chance non.
Leur conclusion mérite d'être citée sans l'adoucir : peu d'opérateurs parviennent à dégager des rendements positifs une fois les frais déduits, et si un apprentissage a bien lieu, il est lent, imparfait et coûteux. Nous ne reprenons volontairement aucun des chiffres de cette étude, y compris ceux qui concernent les mieux classés : un chiffre positif isolé se lit comme une promesse, et ce n'en est pas une.
⚠️ Ce travail porte sur des actions, sur un marché et une période donnés. Il ne dit pas ce qui vous arrivera. Il dit comment la question se pose correctement, et cela suffit à cette page.
Les trois explications qu'on ne cherche que d'un côté
Rétablir la symétrie demande de chercher pour les gains ce qu'on cherche spontanément pour les pertes. Trois questions suffisent, et elles font mal.
Le régime de marché. Une méthode qui suit la tendance gagne dans une phase de tendance, indépendamment de son opérateur. La distinction entre régimes est traitée dans l'article correspondant, qui rappelle qu'on ne les identifie qu'après coup. Notez le régime pour chaque trade : si tous vos gains viennent du même, vous ne savez rien de votre méthode dans l'autre.
La taille. Un gros gain obtenu sur une position anormalement grande ne mesure pas une meilleure lecture. Il mesure une taille. C'est l'objet de la colonne recommandée dansl'article sur l'excès de confiance.
Le plan. Le trade était-il conforme à ce qui était écrit ? Un gain hors plan est un problème, pas un succès : il enseigne exactement la mauvaise leçon, et il enseignera la même la fois suivante.
La parade : écrire avant, pas après
Une seule méthode résiste à ce biais, et elle est connue : noter la raison d'entrée avant de connaître l'issue. Un motif écrit à l'avance ne peut plus être réécrit par le résultat.
La contrainte paraît légère et ne l'est pas : elle suppose de remplir son journal au moment le moins commode, en position. C'est aussi ce qui fait toute sa valeur. Un journal rempli le soir est une reconstruction, et une reconstruction est exactement ce que ce biais fabrique, comme le détaillel'article sur le biais rétrospectif.
Ce qu'on en note dans son journal
Une colonne remplie avant l'issue : le motif d'entrée, en une ligne. Une seconde remplie après : la cause du résultat, en une ligne. Puis, une fois par mois, une lecture croisée : vos causes de gain et vos causes de perte appartiennent-elles au même registre ?
Si vos gains sont expliqués par vous et vos pertes par le marché, le biais est installé. Ce n'est pas une accusation : c'est le cas par défaut, et le voir est la seule chose qui le corrige. Le dispositif est décrit dansl'article sur le journal.
Points positifs et points négatifs
Ce que cette lucidité apporte
- Elle restaure la valeur du journal. Sans elle, tout ce qui se calcule ensuite porte sur un récit.
- Elle se corrige par un dispositif, pas par un effort : écrire avant l'issue suffit, et cela ne demande aucune vertu.
- Elle donne la bonne méthode de test : la persistance, et non le résultat d'une période.
Ce qu'on lui reproche à raison
- Elle est désagréable. Chercher pourquoi un gain n'est pas de son fait n'a rien d'engageant, et rien ne pousse à le faire.
- Elle ne tranche jamais complètement. Même bien menée, la distinction entre chance et compétence reste probabiliste : on réduit le doute, on ne le supprime pas.
- Le travail cité porte sur des actions, un pays et une période. Il éclaire la méthode, il ne prédit rien pour vous.
- Nous ne publions aucune statistique, ni de persistance, ni de proportion de traders rentables, ni aucun rendement, y compris favorable.
En un paragraphe
On explique ses gains par soi et ses pertes par le marché, et cette asymétrie intervient à la saisie du journal, donc avant toute statistique : elle ne bruite pas les données, elle les fausse dans un sens connu. La bonne méthode pour distinguer chance et compétence est la persistance dans le temps, celle qu'emploient les travaux sur les opérateurs intrajournaliers, dont la conclusion est que peu dégagent un résultat positif net de frais. La parade tient en une ligne écrite avant de connaître l'issue.
Pour aller plus loin
- L'excès de confiance, le comportement qui découle de cette attribution.
- Le biais rétrospectif, qui rend la reconstruction du soir si convaincante.
- Traverser une série de pertes, pour ne pas confondre bruit et avantage disparu.
- Combien de trades, la question méthodique qui suit celle-ci.
- Regarder les résultats des autres, où la même asymétrie opère entre plusieurs personnes.
- Tenir un journal, dont ce biais détermine la fiabilité.
Sources
- Barber B. M., Lee Y.-T., Liu Y.-J., Odean T., « The cross-section of speculator skill: Evidence from day trading », Journal of Financial Markets, 2014, vol. 18, p. 1-24. Les auteurs classent les opérateurs intrajournaliers taïwanais selon leurs résultats d'une année et observent leurs résultats l'année suivante, sur la période 1992-2006. Ils concluent que peu d'opérateurs dégagent des rendements positifs nets de frais, et que l'apprentissage, lorsqu'il a lieu, est lent, imparfait et coûteux. ⚠️ Texte intégral non consulté, la notice de l'éditeur étant payante. ⚠️ Aucun rendement de cette étude n'est repris, y compris pour les mieux classés : un chiffre positif isolé se lirait comme une promesse. ⚠️ Étude portant sur des actions.doi.org
- Gervais S., Odean T., « Learning to Be Overconfident », The Review of Financial Studies, 2001, vol. 14, nº 1, p. 1-27, pour le mécanisme d'attribution excessive des succès. Détaillé et sourcé dansl'article sur l'excès de confiance.doi.org
Le trading comporte un risque de perte en capital. Ce contenu est pédagogique et ne constitue ni un conseil en investissement, ni une recommandation personnalisée. Les performances passées ne préjugent pas des performances futures. Trader 360 n'est pas un service de signaux et ne promet aucun résultat.Une question sur cet article ?
