La psychologie
La fatigue décisionnelle, et ce que la réplication en a fait
C'est l'explication la plus reprise du trading : la volonté s'épuiserait comme un muscle. Elle est séduisante, elle est partout, et la preuve sur laquelle elle repose n'a pas tenu.
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Ce qu'on appelle fatigue décisionnelle
L'idée, connue en psychologie sous le nom d'épuisement du moi, est qu'exercer sa maîtrise de soi puise dans une ressource limitée, si bien qu'un premier effort de contrôle dégrade la performance à un second, réalisé peu après.
Appliquée au trading, elle produit un récit très familier : après plusieurs heures à résister à de mauvaises configurations, la ressource s'épuise, et les trades de fin de journée sont pris sans discipline.
Ce que la réplication a trouvé
Une méta-analyse ancienne avait rapporté un effet de taille moyenne. Des analyses ultérieures ont questionné sa taille et jusqu'à son existence, en identifiant des biais possibles : des travaux ont relevé un biais lié aux petites études dans la méta-analyse d'origine, et le fait que beaucoup des études incluses manquaient nettement de puissance statistique.
Une réplication multi-laboratoires préenregistrée a donc été conduite, avec un protocole standardisé : vingt-trois laboratoires, 2 141 participants au total. Résultat de la méta-analyse de ces études : un effetpetit, dont l'intervalle de confiance à 95 % contient zéro(d = 0,04, intervalle de −0,07 à 0,15). Les auteurs concluent que s'il existe un effet, il est proche de zéro.
Ce n'est pas un désaccord entre spécialistes : c'est le résultat d'un dispositif conçu pour trancher, annoncé avant d'être conduit, et mené par de nombreuses équipes indépendantes. Continuer à présenter l'épuisement de la volonté comme un fait établi, dans un article de trading, revient à citer une littérature en ignorant ce qui lui est arrivé.
Comment on l'applique
Ce qui n'est pas remis en cause
Le constat. Beaucoup de traders observent que leurs derniers trades de la journée sont leurs pires. Cette observation ne dépend d'aucune théorie : elle se mesure, et chacun peut la vérifier sur ses propres données.
Ce qui est remis en cause est l'explication, et la distinction compte, parce qu'une mauvaise explication conduit à de mauvaises corrections. Si l'on croit à une ressource épuisée, on cherche à la reconstituer : pauses, sucre, gestion de l'énergie. Si la cause est ailleurs, tout cet effort porte à côté.
L'explication concurrente, et elle est mesurable
Il en existe une qui ne fait appel à aucune psychologie : le marché n'est pas le même en fin de séance.
L'activité suit un cycle horaire marqué, documenté de longue date, décrit dansl'article sur les sessions. Le creux de milieu de journée et les abords de la clôture n'offrent ni la même profondeur, ni le même écart de cotation, ni la même amplitude que l'ouverture. Un même geste y coûte davantage, comme l'explique l'article sur les frais, et une même configuration y aboutit moins souvent faute de participation.
Autrement dit, la dégradation observée peut provenir de l'heure et non de vous. Et cette hypothèse a un avantage décisif sur l'autre : elle se teste.
Le test qui départage, et il est à votre portée
Si la cause est l'épuisement, la dégradation dépend du nombre de décisions déjà prises. Si la cause est le marché, elle dépend del'heure, indépendamment de ce que vous avez fait avant.
Deux colonnes suffisent donc, et leur croisement tranche : l'heure du trade, et le rang du trade dans la journée. Comparez ensuite vos résultats de fin de séance les jours où vous aviez déjà beaucoup tradé et les jours où vous n'aviez rien fait de la matinée.
Si les mauvais trades de fin de journée surviennent même les jours calmes, l'heure explique mieux que l'épuisement. Si la dégradation n'apparaît qu'après une matinée chargée, l'hypothèse de la charge redevient plausible, pour vous. Aucune étude ne répondra à votre place : c'est le genre de question que seulle journal tranche.
Ce qui reste utile, quelle que soit la cause
Une règle de dispositif fonctionne dans les deux hypothèses, et c'est ce qui la rend recommandable : un nombre maximal de trades par séance, fixé d'avance.
Elle protège de l'épuisement s'il existe, et de l'heure défavorable s'il n'existe pas. Elle ne demande aucune volonté au moment critique, ce qui est le critère retenu dans l'article sur la discipline, et elle limite aussi lesurtrading, dont la cause est encore autre. Une règle qui tient sous trois explications concurrentes vaut mieux qu'une correction taillée pour une seule.
Points positifs et points négatifs
Ce que cette page apporte
- Elle sépare un constat d'une explication, ce que presque aucune page de trading ne fait sur ce sujet.
- Elle s'appuie sur une réplication préenregistrée et multi-sites, c'est-à-dire sur le type de preuve le plus difficile à contester.
- Elle propose une explication concurrente testable, là où la première ne l'était pas à votre échelle.
- Elle débouche sur une règle robuste, valable quelle que soit la cause retenue.
Ce qu'on peut lui reprocher
- Un effet proche de zéro n'est pas une absence d'effet démontrée.L'intervalle contient zéro ; il contient aussi de petites valeurs positives.
- La réplication porte sur un protocole de laboratoire, une tâche séquentielle standardisée. Elle ne mesure pas une journée de trading de six heures, et nous ne prétendons pas qu'elle le fasse.
- La fatigue ordinaire existe. Manque de sommeil, faim, longue concentration : rien de tout cela n'est remis en cause ici, et ce n'est pas le sujet de la théorie discutée.
- L'explication par l'heure n'est pas démontrée non plus comme cause de vos mauvais trades. Elle est seulement testable, ce qui est un avantage et non une preuve.
- Nous ne publions aucune statistique. Nous n'avons mesuré aucune dégradation en fin de séance et n'en avançons aucune.
En un paragraphe
L'explication par l'épuisement de la volonté est la plus reprise du trading, et une réplication préenregistrée conduite par vingt-trois laboratoires sur 2 141 participants trouve un effet dont l'intervalle de confiance contient zéro. Le constat, lui, tient : les derniers trades d'une séance sont souvent les pires. Une explication concurrente existe, et elle est testable chez soi : le marché de fin de séance n'offre ni la même profondeur ni la même amplitude. Quelle que soit la réponse, un nombre maximal de trades fixé d'avance protège dans les deux cas.
Pour aller plus loin
- Le surtrading, l'autre cause possible des trades de trop.
- La discipline, pour la règle qui ne dépend pas de la volonté.
- Les sessions, pour le cycle horaire qui explique peut-être tout.
- La routine de séance, où loger une limite de trades.
- Le revenge trading, cause concurrente des mauvais trades de fin de séance.
- Tenir un journal, sans lequel le test qui départage n'existe pas.
Sources
- Hagger M. S., Chatzisarantis N. L. D. et al., « A Multilab Preregistered Replication of the Ego-Depletion Effect », Perspectives on Psychological Science, 2016, vol. 11, nº 4, p. 546-573. Vingt-trois laboratoires, 2 141 participants, protocole standardisé d'épuisement du moi en tâche séquentielle. La méta-analyse des études donne un effet petit dont l'intervalle de confiance à 95 % contient zéro (d = 0,04, intervalle de −0,07 à 0,15) ; les auteurs concluent que s'il existe un effet, il est proche de zéro. Ils rappellent qu'une méta-analyse antérieure trouvait un effet de taille moyenne, et que des analyses ultérieures ont relevé un biais lié aux petites études ainsi qu'un manque de puissance de nombreuses études incluses. ⚠️ Texte intégral non consulté : seuls les éléments figurant au résumé de l'éditeur sont repris.doi.org
- Le cycle horaire de l'activité, qui fonde l'explication concurrente, est établi et sourcé dans l'article sur les sessions, d'après Admati et Pfleiderer. Il n'est pas redémontré ici.
- ⚠️ Nous ne remplaçons pas une explication douteuse par une autre.L'hypothèse de l'heure est présentée parce qu'elle est testable par le lecteur, non parce qu'elle serait démontrée comme cause de ses résultats.
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